Ayant de façon évidente dépassé la zone sans voir personne, je m'apprête à faire demi-tour... quand j'aperçois dans mon rétroviseur les lumières d'un gyrophare. Poliment, je me range sur ma voie en vue de laisser passer la voiture pressée. Mais lorsque je veux récupérer la voie de gauche pour effectuer mon demi-tour, une voiture de police se tient à ma hauteur sur la voie convoitée, avec trois agents à l'intérieur, dont celui de droite, un homme qui devait une trentaine d'années me fait signe de m'arrêter sur le bord de la route.
Calmement, bon d'accord : légèrement surpris, bon d'accord : complètement paniqué et ne sachant pas à quoi m'en tenir, je corrige ma trajectoire et tourne dans une rue à droite afin de m'exécuter. Le gyrophare toujours allumé, le véhicule se gare sur le trottoir derrière moi.
Le même homme sort de la voiture avec une collègue, vient me voir à la portière de la voiture, et m'ordonne d'un ton sans réplique « Bonjour, monsieur. Votre permis et les papiers du véhicule, monsieur, s'il vous plait. » Intimidé, je fouille maladroitement ma veste pour en sortir les documents demandés et les lui tendre, et je lui bafouille « J'ai fait quelque chose, monsieur l'agent ? » « Oui, monsieur, vous avez franchi un feu tricolore rouge. »
... Abasourdi, je gardai le silence, me disant que ça ne servait à rien de nier quoi que ce fût. Je ne me souvenais pas du tout d'avoir brûlé un feu rouge, mais s'ils l'affirmaient, c'est que ça devait être le cas... Voilà les agents repartis dans leur voiture avec mes papiers, leur lumière de boîte de nuit se reflétant dans toutes les fenêtres et vitrines que je voyais autour de moi ; j'étais cerné.
Je reconstituais dans ma tête les actions que j'avais effectuées, tentant désespérément mais en vain de situer mon infraction. J'ai patienté ainsi, dans la voiture, pendant vingt minutes, vingt minutes pendant lesquelles j'ai eu le temps d'envisager le pire...
« Vous êtes tributaire d'une amende de 135,00 ¤, monsieur, minoré à 90,00 ¤ si vous la payez sous trois jours ou majorée à... » Oh non ! Mais où est-ce que je vais trouver ça, moi ? Je suis étudiant et je n'ai pas de boulot ! Je n'ai que l'argent de poche que me donnent mes parents mensuellement... Je n'achète même plus de crédit pour mon portable à cause de mes restrictions financières !
« De plus, nous avons retiré quatre points sur votre permis de conduire probatoire, ce qui vous laisse deux points et reporte votre durée probatoire à trois ans à partir de maintenant, monsieur. » Quatre points ? Quatre points pour une infraction dont je ne me suis même pas rendu compte ! Moi qui suis toujours d'une grande prudence sur la route... Je suis effaré à chaque infraction commise par les autres conducteurs, quand moi je mets mon clignotant même s'il n'y a personne et quand je vérifie mes angles morts même si je sais que je suis seul. Oui, il a fallu que ça tombe sur moi, et qu'ils me fassent payer en argent et en points !
« Il faut être prudent à l'avenir, monsieur... » « Mais c'est une règle à laquelle je m'attache toujours, monsieur l'agent. Il se trouve que je cherchais un établissement, et que je ne me suis même pas rendu compte que je brûlais un feu rouge. » « Nous avons bien vu, monsieur. » Comment ? Vous avez vu que ce n'était pas intentionnel, et vous maintenez cette double punition ?
Il me rendit mes papiers : « Au revoir, monsieur. » Oui, c'est ça ! Au revoir et merci. J'avais une demi-heure de retard à mon rendez-vous.
Le surlendemain, j'avais payé mon amende. Mes parents m'ont avancé les 90,00 ¤, et je les leur ai remboursés progressivement les mois qui ont suivi, en économisant sur mes seules dépenses : cadeaux et sorties.
Le 21 juin, je reçus par lettre recommandée un assemblage de phrases compliquées qui me rappelait dans un premier temps mon crime, un « code susvisé, » quelques alinéas et les peines qui m'ont été infligées. Sympa ! C'est gentil de retourner le couteau dans la plaie ! Puis ils m'indiquent que je suis « dans l'obligation de suivre (...) le stage de sensibilisation à la sécurité routière prévu par l'article L. 223-6. Cette formation vous permettra d'obtenir le cas échéant le remboursement de l'amende (...) et une récupération de points (...). » Je ne sais pas trop que penser de ce papier... Mais pour l'heure, relisons-le une cinquième fois.
Je suis invité à me renseigner par moi-même auprès de ma préfecture concernant ce stage, mais aucune coordonnée ne m'est fournie.
Ayant trouvé plusieurs numéros de téléphone pertinents, je contacte enfin la préfecture de Lille ce mardi 10 juillet. Au bout du cinquième coup de fil, je tombe sur le bon correspondant, représenté dans mon combiné par une voix masculine, aussi cordiale que le serait Eric Zeymour en compagnie de Michaël Youn après leur récent accrochage télévisé. Je demande à Voix Joviale des renseignements sur cette formation. Il me demande si je suis jeune conducteur... Je réponds par l'affirmative ; pour preuve, ma lettre porte la référence 48N, alors voyez.
Monsieur Bonheur m'apprend alors qu'il s'agit d'un stage obligatoire (ça je le savais, merci), sur deux jours consécutifs (et ceux qui bossent, ils l'ont dans l'quoi ?), et surtout onéreux. « Le montant se situe dans une fourchette de 220 à 260 ¤, monsieur. »
Ah ça, pour être onéreux, c'est onéreux, il n'y a pas de doute ! Et moi, je vais le chercher où, cet argent ? Spécifique aux jeunes conducteurs, en plus... c'est-à-dire ceux dont les finances sont encore embryonnaires ! Ils donnent l'illusion dans leur lettre que ce stage permet de recouvrer l'argent perdu, et ils en font dépenser presque trois fois plus ! Mais c'est une arnaque ! C'est un piège ! C'est illicite !
Je n'ai encore aucun salaire à mon actif, bien que j'aie trouvé deux petits boulots qui peuvent me rapporter un peu d'argent... L'un est très mal payé et l'autre exige de moi que je paie entre 150 et 250 ¤ pour pouvoir commencer ! Pas moyen de tirer cet argent de nulle part... J'avais déjà eu de la peine rassembler les fonds pour l'amende... Ils m'assènent un deuxième coup de matraque, et avec d'autant plus de force ! Mon père parle de « double peine, » moi d'une triple, ou encore d'acharnement...
Au départ, je ne savais pas que je commettais une faute. Aujourd'hui, j'ai une ligue administrative et juridique à mes trousses et aucun recours possible. Je sais maintenant ce que c'est que de vivre une situation kafkaïenne.
C'est l'histoire de deux mecs :
- Pour moi, une voiture de flic, c'est comme une boîte de nuit !
- Ah bon, pourquoi ?
- Bah parce que ça fait beaucoup de bruit et des lumières partout, et que dedans y'a des gros pervers qui guettent tes moindres gestes pour pouvoir te baiser !
Ce montage est composé de photographies prises à Prague, sur le lieu de naissance de Franz Kafka, dont j'ai beaucoup aimé mais jamais terminé le Procès.
Merci Etienne pour cette fabuleuse découverte, entre bien d'autres merveilles pragoises.




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